Empreinte carbone produit : chiffres et leviers pour agir

Combien de kg CO₂ éq. pour un jean en coton conventionnel ? Pour un smartphone ? Pour un mètre linéaire de tube en acier ? Pour une bouteille d’eau minérale ? Ces chiffres ne sont pas abstraits — ils sont mesurables, disponibles dans les bases de données de référence, et de plus en plus demandés par vos clients, vos investisseurs et la réglementation.
Mais connaître le chiffre ne suffit pas. La vraie valeur d’un bilan carbone produit n’est pas dans le nombre en soi — c’est dans la compréhension de d’où il vient (quels composants, quelle étape du cycle de vie, quel fournisseur), et dans la capacité à identifier les leviers de réduction qui ont un impact réel sur ce nombre.
Cet article vous donne les deux : des chiffres de référence concrets par secteur, sourcés dans les bases reconnues, et les leviers de réduction les plus efficaces pour chaque famille de produits. Avec, en fil conducteur, une question pratique : comment prioriser vos efforts lorsque vous avez un portefeuille de produits à analyser et des ressources limitées ?
Pourquoi les chiffres d’empreinte carbone produit sont souvent mal compris
Avant les données, quelques mises au point méthodologiques qui éviteront des erreurs d’interprétation fréquentes.
Un PCF n’est pas un chiffre fixe — c’est une fourchette
L’empreinte carbone d’un produit n’est pas une constante physique. Elle dépend de l’origine des matières premières, du mix électrique du pays de fabrication, des distances de transport, du scénario de fin de vie retenu et des hypothèses méthodologiques de l’étude. Deux études réalisées sur le même produit par deux bureaux d’études différents, avec des bases de données différentes ou des périmètres légèrement différents, peuvent produire des résultats variant de 30 à 100 %.
Les chiffres présentés dans cet article sont des ordres de grandeur issus des bases de données de référence (Base Empreinte® ADEME, ECOINVENT, études sectorielles publiées). Ils doivent être interprétés comme des références de cadrage, pas comme des vérités absolues applicables à votre produit spécifique.
Le périmètre change tout
Une empreinte carbone “du berceau à la grille” (cradle-to-gate — jusqu’à la sortie de l’usine) n’est pas comparable à une empreinte “du berceau à la tombe” (cradle-to-grave — incluant usage et fin de vie). Pour les produits à forte empreinte d’usage (appareils électroniques, véhicules, équipements industriels), la différence peut être d’un facteur 5 à 20. Vérifiez toujours le périmètre avant de comparer deux chiffres.
L’unité fonctionnelle est le seul comparateur légitime
Comparer l’empreinte carbone de deux produits en kilogrammes de produit n’a de sens que s’ils ont la même densité et remplissent exactement la même fonction. Comparer un sac plastique et un sac en coton “par unité” est trompeur si le sac en coton peut être utilisé 500 fois. La seule comparaison légitime est par service rendu — c’est l’objet de l’unité fonctionnelle.
Empreinte carbone produit : chiffres de référence par secteur
Voici les données de référence par famille de produits, avec la décomposition par étape du cycle de vie quand elle est disponible — car c’est elle qui oriente les leviers d’action.
Textile et habillement
Le textile est le secteur pour lequel les données PCF sont les plus documentées en France, notamment depuis le déploiement du Score d’Affichage Environnemental (SAE).
- T-shirt en coton conventionnel : environ 6 à 9 kg CO₂ éq. du berceau à la tombe. Décomposition typique : matières premières (coton) ~38 %, fabrication (filature, tissage, ennoblissement, confection) ~44 %, transport ~6 %, fin de vie ~2 %, usage (lavages) ~10 %. Point chaud : l’ennoblissement (teinture, blanchiment, finition) réalisé en Asie du Sud avec un mix électrique charbonnier est souvent le contributeur le plus important de la phase fabrication.
- Jean en coton conventionnel : entre 15 et 25 kg CO₂ éq. selon la marque et l’origine. La loi Omnibus a relevé certains seuils réglementaires, mais l’ADEME estime qu’un Français génère 442 kg CO₂ éq. par an via sa consommation textile — soit l’équivalent de 17 jeans.
- Laine de mouton (1 kg de fibre) : environ 80 kg CO₂ éq. — soit 5 fois plus que le coton — en raison des émissions de méthane de l’élevage ovin. Le cachemire monte jusqu’à 385 kg CO₂ éq./kg de fibre.
- Polyester (1 kg de fibre) : environ 4 kg CO₂ éq. selon ECOINVENT — moins que la laine, mais avec des impacts non-carbone significatifs (microplastiques, toxicité).
Levier principal : le choix de la matière première et le pays d’ennoblissement. Passer d’un ennoblissement en Inde (mix charbon) à un ennoblissement en Europe (mix plus décarboné) peut réduire l’empreinte fabrication de 30 à 50 % sur ce seul poste. L’introduction de fibres recyclées réduit l’empreinte matières premières de 50 à 70 % par rapport aux fibres vierges.
Emballage
L’emballage est un sujet particulièrement sensible parce qu’il représente souvent une part significative de l’empreinte produit pour les biens de grande consommation — et parce que les comparaisons “plastique vs verre vs carton vs bioplastique” sont souvent mal conduites.
- Bouteille PET 1L (plastique vierge) : environ 50 à 80 g CO₂ éq. du berceau à la grille. Si on inclut la phase usage (remplissage, réfrigération) et la fin de vie, l’empreinte totale monte à 100-150 g CO₂ éq.
- Bouteille en verre 75 cl : environ 450 à 600 g CO₂ éq. du berceau à la grille (production de verre énergivore). La réutilisation change radicalement l’équation : une bouteille consignée réutilisée 25 fois a une empreinte par usage comparable à une bouteille plastique recyclée.
- Canette aluminium 33 cl : environ 100 à 200 g CO₂ éq. du berceau à la grille avec aluminium primaire. Avec de l’aluminium 100 % recyclé, l’empreinte chute de 95 %.
- Emballage carton (1 kg) : environ 800 g à 1,2 kg CO₂ éq. avec fibre vierge, contre 400 à 600 g avec fibre recyclée.
- Sac plastique à usage unique : environ 10 à 15 g CO₂ éq. — moins que le sac en coton (environ 8 kg CO₂ éq.) en termes d’empreinte carbone de fabrication. Ce résultat contre-intuitif illustre pourquoi l’ACV multi-indicateurs est indispensable : le sac en coton réutilisé 150 fois a une empreinte carbone par usage inférieure au sac plastique, mais son empreinte eau est bien plus élevée.
Levier principal : le taux de matière recyclée est le levier carbone le plus puissant pour l’emballage. Pour l’aluminium, passer de 0 % à 100 % recyclé réduit l’empreinte de 95 %. Pour le PET, de 50 à 70 %. Pour le carton, de 40 à 50 %. Deuxième levier : l’allègement (lightweighting) — réduire la masse de l’emballage réduit proportionnellement son empreinte matières premières et transport.
Électronique et numérique
Les produits électroniques ont une caractéristique importante : leur empreinte est très concentrée sur la phase de fabrication, qui mobilise des matériaux rares, des procédés énergivores et des chaînes d’approvisionnement mondiales complexes.
- Smartphone : environ 60 à 90 kg CO₂ éq. sur cycle de vie complet (selon ADEME et sources sectorielles). La fabrication représente 70 à 80 % de l’empreinte totale. L’usage (recharge) ne représente que 10 à 20 % — ce qui est contre-intuitif pour un appareil électronique.
- Ordinateur portable : environ 200 à 400 kg CO₂ éq. sur cycle de vie, dont 70 à 80 % pour la fabrication. Un ordinateur fixe, plus lourd, monte à 400-600 kg CO₂ éq.
- Stockage cloud (1 Go/mois) : environ 3 à 10 g CO₂ éq./mois selon le mix électrique du datacenter. Les grands hébergeurs (AWS, Google, Microsoft) publient leurs facteurs d’émission, qui varient considérablement selon la région.
Levier principal : l’allongement de la durée de vie est le levier le plus efficace pour les produits électroniques. Un smartphone utilisé 4 ans plutôt que 2 divise par deux l’empreinte annuelle rapportée à la durée d’usage. Deuxième levier : la recondition et le réemploi, qui évitent la fabrication d’un équipement neuf. Pour les entreprises fabriquant des équipements électroniques, les gains les plus importants se trouvent dans la chaîne d’approvisionnement des composants (semi-conducteurs, batteries, écrans) — pas dans l’assemblage final.
Métaux et matériaux industriels
- Acier primaire (1 kg) : entre 1,8 et 2,8 kg CO₂ éq. selon le procédé (haut-fourneau vs four électrique) et le mix électrique. L’acier produit au four électrique avec de l’électricité décarbonée peut descendre sous 0,5 kg CO₂ éq./kg.
- Acier recyclé (1 kg) : entre 0,5 et 1,0 kg CO₂ éq. — réduction de 50 à 70 % par rapport à l’acier primaire.
- Aluminium primaire (1 kg) : entre 8 et 20 kg CO₂ éq. selon le mix électrique de l’électrolyse. C’est l’un des matériaux dont l’empreinte varie le plus en fonction de la source d’énergie utilisée pour la production.
- Aluminium recyclé (1 kg) : environ 0,5 à 0,7 kg CO₂ éq. — réduction de 95 % par rapport à l’aluminium primaire.
- Béton standard (1 m³) : environ 250 à 350 kg CO₂ éq. Le ciment représente 75 à 85 % de l’empreinte du béton. Le clinker, composant principal du ciment Portland, émet environ 830 kg CO₂ éq. par tonne produite.
- Ciment bas-carbone (1 tonne de clinker substitué) : les ciments avec fort taux de substitution du clinker (laitier de haut-fourneau, cendres volantes, métakaolin) peuvent réduire l’empreinte du béton de 20 à 60 %.
Levier principal : le taux de matière recyclée et la source d’énergie pour la production primaire. Pour les acheteurs industriels, travailler avec des fournisseurs capables de certifier leur mix d’acier (green steel, acier à faible teneur en carbone) devient un avantage compétitif sur les marchés où les obligations scope 3 sont actives.
Agroalimentaire
L’agroalimentaire est le secteur où la variabilité de l’empreinte produit est la plus importante — et où la phase agricole (matières premières) domine presque toujours.
- Repas avec bœuf (portion standard) : environ 7 kg CO₂ éq. La viande bovine a l’empreinte carbone protéique la plus élevée de tous les aliments courants, principalement à cause du méthane entérique et des émissions liées aux cultures fourragères.
- Repas végétarien : environ 0,5 kg CO₂ éq. — un rapport de 1 à 14 avec le repas carné.
- Litre de lait de vache : environ 1,2 kg CO₂ éq.
- Litre d’eau en bouteille plastique : environ 0,3 kg CO₂ éq. — contre 0,0001 kg CO₂ éq. pour l’eau du robinet.
- 1 kg de café (torréfié) : entre 5 et 20 kg CO₂ éq. selon l’origine, le mode de culture et la méthode de transformation. L’agriculture représente 60 à 80 % de l’empreinte totale.
Levier principal : les pratiques agricoles à l’origine — c’est là que se joue l’essentiel de l’empreinte agroalimentaire. Pour les transformateurs et les marques, travailler avec des fournisseurs agricoles engagés dans des pratiques bas-carbone (agriculture régénérative, réduction des engrais azotés, bien-être animal réduisant les émissions entériques) est le levier le plus puissant. Deuxième levier : la réduction des pertes et du gaspillage à chaque étape, qui améliore le ratio d’émission par unité de produit effectivement consommé.
Chimie et matières plastiques
- Polyéthylène (PE, 1 kg) : environ 1,8 à 2,5 kg CO₂ éq. du berceau à la grille.
- Polypropylène (PP, 1 kg) : environ 1,5 à 2,0 kg CO₂ éq.
- PVC (1 kg) : environ 2,5 à 3,5 kg CO₂ éq.
- Bioplastique PLA (1 kg, base maïs) : environ 0,5 à 2,0 kg CO₂ éq. selon le mode de culture et le mix énergétique de la transformation — inférieur aux plastiques fossiles, mais avec un avantage qui dépend fortement des conditions de production.
Levier principal : la substitution de matières fossiles par des matières biosourcées ou recyclées, combinée à l’optimisation des procédés de craquage et de polymérisation. L’électrification des procédés thermiques avec de l’électricité décarbonée est le levier de long terme le plus impactant pour les grands sites chimiques.
La question cruciale que personne ne se pose assez : quel produit analyser en premier ?
La plupart des entreprises industrielles ne fabriquent pas un produit — elles en fabriquent des dizaines, des centaines, parfois des milliers de références. Réaliser un bilan carbone produit pour l’ensemble du portefeuille en une seule fois n’est ni réaliste ni nécessaire. La vraie compétence en écoconception, c’est de savoir où concentrer l’analyse en priorité pour maximiser l’impact.
La matrice de priorisation : volume × empreinte unitaire
Le premier filtre de priorisation est simple : volume vendu × empreinte carbone unitaire estimée. Ce produit (ou cette famille de produits) génère-t-il le plus d’émissions cumulées sur votre portefeuille ? C’est le “top 20 % de produits qui représentent 80 % de votre empreinte produit totale”.
Pour estimer rapidement cette empreinte sans réaliser une ACV complète, utilisez un screening avec des données secondaires des bases de données disponibles (Base Empreinte® ADEME, ECOINVENT). En quelques jours de travail avec un logiciel adapté, il est possible d’estimer l’ordre de grandeur de l’empreinte de chaque famille de produits avec une incertitude acceptable (±40 %) pour la priorisation.
Les 4 critères de priorisation complémentaires
Au-delà du volume × empreinte, quatre critères supplémentaires guident la priorisation :
- La pression client : vos clients vous demandent-ils des données PCF sur ce produit spécifique ? Si oui, c’est une priorité commerciale immédiate.
- La réglementation applicable : votre produit entre-t-il dans le périmètre d’un affichage environnemental obligatoire existant ou à venir ? (textile SAE, alimentaire, construction RE2020…)
- Le potentiel de réduction : avez-vous identifié des leviers de réduction concrets sur ce produit (substitution de matériau envisagée, changement de fournisseur en cours, nouveau procédé de fabrication) ? Un PCF sur un produit pour lequel vous avez des leviers d’action immédiats a un retour sur investissement plus rapide.
- La complexité de l’étude : certains produits sont plus simples à analyser que d’autres (peu de composants, chaîne d’approvisionnement courte, données disponibles). Pour une première expérience de PCF, choisir un produit relativement simple maximise les chances de succès et permet de monter en compétence avant d’attaquer les cas complexes.
La règle pratique des trois vagues
En pratique, la plupart des industriels qui industrialisent leur démarche PCF procèdent en trois vagues :
- Vague 1 — Screening (semaines 1 à 4) : un screening rapide avec données secondaires sur l’ensemble du portefeuille, pour identifier les familles de produits les plus contributrices. Résultat : un classement des familles par empreinte estimée cumulée.
- Vague 2 — PCF prioritaires (mois 2 à 6) : des PCF complets ISO 14067 sur les 5 à 10 produits ou familles les plus émetteurs, avec collecte de données primaires sur les postes les plus significatifs. Résultat : des données PCF vérifiables et communicables.
- Vague 3 — Extension du portefeuille (mois 6 à 18) : extension progressive de la couverture PCF à l’ensemble du portefeuille, en réutilisant les modules de données construits lors des vagues précédentes. Chaque nouveau PCF est de plus en plus rapide à réaliser grâce à la capitalisation des données.
Les 5 leviers de réduction les plus efficaces : ce que disent les données
Au-delà des leviers sectoriels présentés ci-dessus, cinq leviers transversaux ressortent systématiquement dans les programmes d’écoconception industrielle comme les plus efficaces en termes de réduction de l’empreinte carbone.
Levier 1 — Agir sur les matières premières en priorité
Dans la majorité des produits manufacturés, les matières premières représentent entre 40 et 70 % de l’empreinte totale. C’est là que se jouent la plupart des grandes réductions. Trois sous-leviers :
- Le taux de matière recyclée : systématiquement le levier le plus efficace pour les matériaux à forte empreinte de production primaire (aluminium, acier, plastiques, fibres textiles). Les gains vont de 50 à 95 % selon le matériau.
- La substitution de matériaux : remplacer un matériau à forte empreinte par un équivalent plus sobre — en vérifiant l’équivalence fonctionnelle et en réalisant une ACV comparative pour éviter les transferts de pollution.
- La réduction de masse : allégement du produit ou de l’emballage. Chaque gramme de matière économisé réduit proportionnellement l’empreinte matières premières et l’empreinte transport.
Levier 2 — Décarboner l’énergie de fabrication
Pour les produits dont la fabrication est énergivore (chimie, métallurgie, fabrication d’emballages verre, procédés thermiques), l’origine de l’énergie est le deuxième levier majeur. Trois options concrètes :
- Contrats d’achat d’électricité renouvelable (PPA) : permet de réduire le facteur d’émission de l’électricité consommée. En France, le mix électrique est déjà très décarboné (~60-80 g CO₂/kWh) — ce levier est plus puissant pour les sites de production en Pologne, Inde ou Chine.
- Électrification des procédés thermiques : remplacer la chaleur gaz par des pompes à chaleur, des résistances électriques ou des systèmes à vapeur électrifiés. Très efficace dans le contexte du mix électrique français.
- Récupération de chaleur : utiliser la chaleur générée par les procédés pour préchauffer les entrées ou chauffer les bâtiments. Réduit la consommation d’énergie primaire sans changer d’énergie.
Levier 3 — Optimiser la logistique
Le transport est rarement le principal contributeur à l’empreinte carbone d’un produit industriel, mais il est souvent l’un des plus faciles à optimiser rapidement, sans toucher au produit lui-même.
- Le mode de transport : le maritime émet 20 à 50 fois moins de CO₂ par tonne-kilomètre que l’aérien. Passer d’un approvisionnement aérien à maritime pour un composant importé peut réduire l’empreinte transport de 90 %.
- Le taux de remplissage : un camion à moitié chargé a une empreinte par unité transportée deux fois plus élevée qu’un camion plein. Optimiser les tournées et les chargements réduit l’empreinte transport sans changer de mode ni de fournisseur.
- La relocalisation des approvisionnements : raccourcir les distances d’approvisionnement réduit l’empreinte transport. Attention : ce levier est souvent moins puissant qu’on ne le pense pour les produits dont l’empreinte matières premières domine — et peut entraîner d’autres arbitrages (coût, disponibilité, qualité).
Levier 4 — Allonger la durée de vie
Pour les produits dont l’usage génère une empreinte significative (appareils électroniques, véhicules, équipements industriels) ou dont la fabrication est très émissive, allonger la durée de vie est le levier le plus impactant sur l’empreinte annualisée. Concrètement :
- Concevoir pour la réparabilité (accès aux pièces, documentation, coût de réparation inférieur au remplacement).
- Offrir des contrats de maintenance préventive qui prolongent la durée de vie effective.
- Développer des filières de recondition et de remise à niveau (refurbishment) permettant une deuxième vie au produit.
- Dimensionner le produit pour des durées d’usage plus longues, avec des matériaux plus durables qui résistent à l’usure.
Levier 5 — Améliorer la recyclabilité en fin de vie
Ce levier est souvent le dernier auquel on pense, et pourtant il a un impact réel — à condition que la filière de recyclage existe et soit accessible. Concevoir un produit pour le recyclage implique :
- Éviter les mélanges de matériaux difficiles à séparer (matériaux composites multi-couches, assemblages collés).
- Utiliser des fixations mécaniques démontables plutôt que des colles ou des soudures.
- Identifier et marquer clairement les matériaux pour faciliter le tri.
- Limiter l’usage de substances qui contaminent les filières de recyclage (certains pigments, retardateurs de flamme).
Attention à la règle d’or : améliorer la recyclabilité n’a d’impact sur l’empreinte carbone que si la filière de recyclage effective existe et fonctionne à l’échelle souhaitée. Un produit “recyclable à 100 %” dont seuls 10 % sont effectivement recyclés a une empreinte fin de vie calculée sur la réalité de la filière, pas sur le potentiel théorique.
Ce que vos concurrents font déjà : benchmarks et pratiques de marché
Pour contextualiser votre propre démarche, voici ce que font les leaders dans différents secteurs.
Dans le textile
Décathlon s’est donné pour objectif de réduire de 20 % ses émissions CO₂ éq. d’ici 2026 par rapport à 2021. La marque 1083 a construit son modèle entier sur la limitation des distances de la chaîne d’approvisionnement à 1 083 km maximum — un choix qui leur a permis de réduire l’empreinte transport de façon significative tout en créant un argument commercial fort. Patagonia publie des PCF sur ses gammes emblématiques depuis plusieurs années, avec des données par matière première et par étape de fabrication.
Dans l’électronique
Apple publie ses bilans carbone produit pour l’ensemble de sa gamme depuis 2020. Le résultat le plus intéressant pour les industriels : la fabrication représente systématiquement 70 à 85 % de l’empreinte totale des iPhones, ce qui a orienté leurs investissements vers les fournisseurs de composants (aluminium recyclé, silicium, batteries) plutôt que vers la logistique ou l’usage.
Dans l’emballage
Danone, Nestlé et Unilever publient des objectifs de réduction de l’empreinte plastique vierge avec des cibles de taux de recyclé incorporé (30 à 50 % d’ici 2025-2030). Ces objectifs se traduisent par des cahiers des charges fournisseurs qui intègrent des exigences de PCF pour chaque composant d’emballage.
Dans l’acier et les matériaux
Des acteurs comme ArcelorMittal, Tata Steel et SSAB développent des gammes d’acier à faible empreinte carbone (“green steel”) avec des PCF certifiés, qui permettent à leurs clients industriels de réduire l’empreinte de leurs produits finis. Le prix premium de ces aciers (15 à 40 %) est progressivement absorbé par les donneurs d’ordre soumis à des obligations scope 3 strictes.
De la donnée à l’action : votre plan à 90 jours
Vous avez lu jusqu’ici. Voici ce que vous pouvez faire concrètement dans les 90 prochains jours pour lancer ou structurer votre démarche PCF.
Semaines 1-2 : cadrer votre besoin
- Identifiez les 3 raisons principales pour lesquelles vous avez besoin d’un PCF : client qui le demande ? Réglementation applicable ? Écoconception stratégique ? Ce diagnostic oriente le niveau de rigueur et le périmètre de l’étude.
- Listez vos 10 à 20 références produits les plus vendues en volume et estimez leur empreinte unitaire grossière (en kg, avec des facteurs d’émission génériques de la Base Empreinte®). Identifiez les 3 à 5 familles les plus contributrices.
- Vérifiez si une PCR (Product Category Rule) existe pour votre catégorie de produits sur le site de l’International EPD System ou d’INIES — cela conditionne la méthodologie si vous visez une EPD.
Semaines 3-6 : constituer votre base de données
- Récupérez les nomenclatures produits (BOM) des 3 à 5 produits prioritaires auprès de votre équipe R&D.
- Contactez vos 3 à 5 fournisseurs principaux pour leur demander leurs données primaires (empreinte de leurs matières premières ou composants). Certains ont déjà des PCF publiés — vérifiez leurs sites ou les bases de données comme INIES ou EC3.
- Sélectionnez un outil logiciel adapté à votre niveau d’expertise et à votre budget. Un outil comme Zelio Impact, qui intègre les bases ECOINVENT et Base Empreinte® ADEME dans un même environnement avec un module PCF conforme ISO 14067, permet de démarrer rapidement sans expertise ACV avancée. Le fait que cet outil connecte aussi le PCF au bilan carbone organisationnel est un avantage si vous avez des obligations CSRD ou des demandes scope 3 clients à gérer en parallèle.
Semaines 7-12 : réaliser et utiliser vos premiers PCF
- Réalisez le PCF de votre premier produit prioritaire. Analysez la décomposition par étape et par composant. Identifiez les 3 points chauds.
- Pour chaque point chaud, évaluez au moins une alternative (autre matière première, autre fournisseur, autre procédé) et simulez son impact sur le PCF total. La comparaison de scénarios est l’utilisation la plus directement actionnable d’un PCF.
- Partagez les résultats avec vos équipes R&D et achats — pas seulement le chiffre final, mais la décomposition. Ce sont eux qui ont les leviers d’action.
- Documentez les hypothèses et archivez le modèle de données. Vous en aurez besoin pour la mise à jour de l’année prochaine.
FAQ : empreinte carbone produit
Mon client grand groupe me demande le PCF de mes produits. Par où commencer ?
Commencez par demander à votre client quel format et quel périmètre il exige. Certains acceptent des estimations basées sur des données secondaires (“spend-based” ou “average data”) ; d’autres exigent des données primaires avec traçabilité. La norme de référence pour les données scope 3 fournisseur est le GHG Protocol for Products. Si votre client appartient à une initiative comme PACT (Partnership for Carbon Transparency), il suit probablement la méthodologie PACT Pathfinder — vérifiez si c’est le cas et assurez-vous que votre approche est compatible. Ensuite, priorisez les produits représentant le plus gros volume d’achats chez ce client et commencez par un PCF sur ces références.
Quelle est la différence entre une donnée “spend-based” et une donnée “activity-based” pour le PCF ?
Une donnée “spend-based” (ou monétaire) estime les émissions d’un produit à partir de son coût d’achat, en appliquant un facteur d’émission monétaire (kg CO₂ éq. par euro dépensé dans telle industrie). C’est simple à calculer mais très approximatif (incertitude de 50 à 200 %). Une donnée “activity-based” est calculée à partir de données physiques réelles (kg de matière, kWh d’énergie, km de transport) multipliées par des facteurs d’émission correspondants. Elle est beaucoup plus précise mais nécessite de collecter des données primaires. Le GHG Protocol recommande de passer aux données activity-based dès que les données spend-based représentent une proportion significative de votre empreinte scope 3.
Est-il possible de certifier son PCF ? Qui sont les vérificateurs en France ?
Oui. Un PCF conforme ISO 14067 peut faire l’objet d’une vérification tierce partie par un organisme accrédité. En France, les principaux vérificateurs de PCF et ACV sont AFNOR Certification, Bureau Veritas, SGS, LRQA et Intertek. Le processus de vérification comprend une revue documentaire du rapport PCF, une vérification des calculs et des sources de données, et la délivrance d’une attestation de conformité. Le coût typique est de 2 000 à 8 000 € par PCF selon la complexité.
Comment gérer les produits pour lesquels je n’ai pas de données fournisseurs ?
C’est la situation la plus fréquente. La réponse en trois étapes : d’abord, utilisez des données secondaires de la Base Empreinte® ADEME ou d’ECOINVENT pour les flux non couverts par des données primaires — c’est la pratique standard pour tous les PCF. Ensuite, documentez clairement dans votre rapport quelle proportion de l’empreinte est couverte par des données primaires vs secondaires (le “DQR” — Data Quality Ratio). Enfin, identifiez les fournisseurs dont les données auraient le plus d’impact sur la précision du résultat et engagez-les en priorité dans une démarche de collecte de données primaires pour les années suivantes.
Peut-on utiliser le même modèle PCF pour des produits similaires ?
Oui — c’est même l’une des clés de l’industrialisation de la démarche PCF. Si vous avez plusieurs références produits partageant la même structure de base (même emballage, même procédé de fabrication, compositions proches), vous pouvez construire un modèle paramétrique qui calcule automatiquement l’empreinte de chaque variante en modifiant seulement les paramètres différenciants (masse, composition, origine des matières). Cette approche est particulièrement efficace pour les gammes avec de nombreuses références et permet de couvrir 50 à 100 références en quelques semaines une fois le modèle de base construit.
Le PCF doit-il être mis à jour chaque année ?
Il n’y a pas d’obligation légale générale de mise à jour annuelle (sauf exigences spécifiques de certains opérateurs de programme EPD ou de contrats clients). En revanche, une mise à jour est recommandée dès qu’un changement significatif intervient : nouveau fournisseur de matière première, changement de procédé, déménagement d’un site, mise à jour de la base de données d’inventaire. Pour les EPDs, la durée de validité est de 5 ans. Pour un usage interne d’écoconception ou de reporting CSRD, une mise à jour annuelle est une bonne pratique qui permet de mesurer les progrès réalisés.
Ce que vous devez retenir
L’empreinte carbone de vos produits n’est pas une donnée abstraite réservée aux experts en ACV. C’est une information opérationnelle — qui dit d’où vient l’empreinte, où sont les leviers, et combien on peut gagner avec quelle action.
Les chiffres présentés dans cet article sont des points de repère. Votre empreinte réelle sera différente — meilleure si vous avez déjà travaillé sur vos matières premières, pire si votre chaîne d’approvisionnement est peu optimisée. C’est précisément pourquoi il faut la mesurer : non pas pour avoir un chiffre à communiquer, mais pour savoir où vous en êtes vraiment et où agir en priorité.
Les règles empiriques à retenir :
- Dans 70 % des produits industriels, les matières premières contribuent à plus de 50 % de l’empreinte. C’est là que commence l’écoconception.
- Le taux de matière recyclée est le levier carbone le plus puissant pour les matériaux à forte empreinte de production primaire.
- Allonger la durée de vie d’un produit de 2 à 4 ans divise par deux son empreinte annualisée — sans toucher au produit lui-même.
- Le transport est rarement le premier levier, mais c’est souvent le plus rapide à actionner.
- Commencez par les produits qui représentent le plus de volume × empreinte estimée. Le reste suivra.